Enquête sur ce qui dérègle les hormones

Le cancer du sein atteint désormais des sommets, puisqu’il frappe une femme sur huit dans un pays comme la Belgique mais son incidence semble continuer à augmenter. Et tandis que les autres cancers de l’appareil reproducteur sont eux aussi en augmentation, une notable précocité de la puberté est en train de s’installer. Quelque chose sème le chaos dans notre système reproducteur, indépendamment de la génétique. Parce que tous les dérèglements se sont produits en l’espace de deux ou trois générations ce qui est bien trop court pour une dérive aussi radicale. Autrement dit, les causes sont à chercher dans le mode de vie et dans l’environnement.

La pollution chimique serait-elle en cause ?
En tout cas elle a des effets bien plus importants et graves chez les enfants et les fœtus. Ils reçoivent les mêmes doses que nous, sauf qu’ils sont dix fois moins lourds, leur métabolisme carbure plus vite, ils vivent plus près du sol et portent tout à la bouche. S’ils sont perturbés pendant une phase de leur croissance, les conséquences de la perturbation peuvent être définitives et importantes. En effet les altérations dans la concentration du sperme pourraient remonter à la période embryonnaire et être dues, dans les zones très industrialisées, à l’exposition du fœtus à des perturbateurs endocriniens. Elles sont transmises par la mère à travers le cordon ombilical et peuvent affecter les testicules du fœtus à partir du troisième mois de grossesse.

Le mot clef : perturbateurs endocriniens
Les perturbateurs endocriniens s’annoncent comme un danger inédit mais aussi comme un champ de recherche presque vierge. Il est encadré par une définition officiel: « un perturbateur endocrinien est une substance ou un mélange exogène altérant les fonctions du système endocrinien et induisant donc des effets nocifs sur la sante d’un organisme intact ? De ses descendants ou (sous) populations ».
Pour les 100.000 produits chimiques présents, combien de perturbateurs endocriniens ? L’expert japonais Taisen Igushi, le chiffre à 2000 substances soupçonnées posséder des caractéristiques. Parmi eux : le pléthore de pesticides, les métaux lourds, les PCB, les dioxines. Des substances contenues dans un grand nombre de produits de consommation courante, notamment dans certaines matières plastiques comme les phtalates, le bisphénol A et les alkyphénols  qui imitent les œstrogènes. On les appelle aussi des xéno œstrogènes, du grec « xénos » : étranger.
A la base de ces découvertes, une expérience conduite à l’école de Médecine de l’université de Tuffs, près de Boston. Ana Soto et ses collaborateurs menèrent des recherches complexes et avant-gardistes sur les mécanismes du cancer et en particulier ceux du cancer du sein.

Dans leurs coupelles de labo, ils préparent plusieurs échantillons de cellules cancéreuses issues de tumeur du sein. Certaines sont mises en contact avec des doses plus ou moins élevées d’œstrogènes naturels qui provoquent la multiplication des cellules cancéreuses. Des échantillons témoins prévus pour comparer les différences ne contiennent pas d’œstrogène. Or quelques jours plus tard, les coupelles sont envahies de cellules qui se multiplient partout, y compris dans les échantillons témoins. Pourquoi ? Pendant des mois, les chercheurs passent en revue toutes les hypothèses imaginables : l’air n’est pas contaminé, les coupelles sont bien lavées etc. A court d’idées, alors qu’ils utilisent le même matériel  de labo depuis des années, ils se servent de coupelles neuves achetées à un autre fournisseur. Et là, plus rien. Cela veut dire que quelque chose dans le plastique même du matériel est capable d’avoir le même effet que l’œstrogène. Après deux ans de travail laborieux, ils parviennent à identifier le responsable : le p-nonylphénol, membre de la famille des alkyl phénols.
CCL
Le plastique n’est pas une matière inerte, il peut exercer une action biologique sur des cellules vivantes et donc potentiellement sur des organismes. Mais le p-nonylphénol contenu dans les plastiques n’est pas comme le DDT qui décime les populations d’aigles et de goélands ou les insecticides qui ravagent les autres espèces animales. Il ne contient pas de Chlore. Ce n’est pas un pesticide et surtout, il n’est pas interdit !!!
En plus, ces substances chimiques d’usage courant, qui sont au nombre de 550, selon  l’union européenne, sont très résistantes à la biodégradation et sont aussi présentes dans notre alimentation.
Les preuves scientifiques sont difficiles  à réunir car la population est exposée à un cocktail de produits et à des doses faibles, mais pendant de longues périodes ou à des moments critiques.
C’est au niveau des troubles de la reproduction masculine que les preuves incriminant les perturbateurs endocriniens sont les plus incontestables. Avec la publication, en septembre 2008, d’une première médicale signée d’une équipe mixte de l’université de Paris VII, du CEA et de l’INSERM; une équipe de chercheurs a développé un système original de culture de testicules fœtaux humains qui reproduit, dans une boite de culture, le développement normal. Ils ont exposé pendant trois jours des testicules fœtaux humains à un phtalate, résultat : la mort de 42% des cellules germinales.
Alors le lien entre la baisse de production en spermatozoïdes, le cancer des testicules et les anomalies génitales masculines serait en fait qu’une seule et même pathologie baptisée TDS (Testicules Migennes Syndrome).
Très tôt dans la vie d’un fœtus sain, le testicule commence à produire des hormones androgènes qui vont piloter la construction du pénis et la maturation des cellules fœtales. Si ces hormones sont en quantité insuffisante au contrecarrées par d’autres molécules, le pénis tend à être inachevé et le testicule adulte fonctionnera mal.
Il semblerait que le cancer testiculaire, qui est maintenant le cancer le plus fréquent chez l’homme jeune, provient de cellules germinales dont l’évolution a été perturbée, pendant la vie fœtale. Les conséquences sont très tardives car, c’est après la puberté que les cellules fœtales dérégulées ont tendance à proliférer, provoquant l’apparition du cancer.
La fertilité diminue
Près de six jeunes espagnols sur dix auraient un sperme de qualité inférieure aux normes de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) d’éventuels problèmes de fécondité. C’est ce que montre une étude publiée début octobre en Espagne par une équipe de chercheurs de l’institut Marques de Barcelone, spécialisée dans le traitement de la stérilité. L’analyse d’échantillons de semence de 1239 jeunes, de 18 à 30 ans, dans 60 centres de fécondation assistée a montré que 57,8% d’entre eux présentaient une concentration anormalement faible de spermatozoïdes (inférieure à 20 millions par cm³). Cela ne signifie pas qu’ils sont tous stériles mais qu’ils auront plus de difficultés à procréer.
Les altérations de la qualité du sperme sont nettement plus fortes dans les régions industrialisées. Cela signifierait que la contamination par des produits d’origine industrielle a une influence plus grande que l’âge, le stress, le tabac, l’alcool et la drogue sur la fertilité masculine.
De même la pollution atmosphérique entrerait peu en compte, puisque moins de 15 jeunes hommes de Madrid, une agglomération polluée mais sans beaucoup d’activités industrielles, sont affectés par la dégradation de leur sperme.
Dresser une liste fiable de produits dangereux n’est pas une mince affaire d’autant que de leur côté, les industriels se battent pied à pied pour défendre leurs composés, attaquent la moindre faille des études à charge et surtout la moindre généralisation hâtive d’un résultat partiel.
Alors qu’il y a des présomptions fortes et concordantes pour le cancer du testicule, il y a encore débat sur l’importance du rôle de la perturbation endocrinienne sur le cancer du sein ou d’autres troubles de la reproduction féminine. Reste que l’augmentation du risque de cancer du sein liée aux œstrogènes synthétiques tels que certains traitements de substitution est désormais bien généralement admis. Et à ce propos, une étude menée l’année dernière par l’université de Grenade confirme cette inquiétude : les chercheurs espagnols ont étudié divers échantillons cellulaires de femmes atteintes de cancer du sein, et ont trouvé que leur charge oestrogénique totale était bien supérieure à celle de la population générale. La puberté précoce contribue également à la multiplication du cancer du sein car elle rend le corps féminin sensible beaucoup plus tôt à l’activité des composés à effet œstrogène-like de l’environnement, notamment les pesticides et plastifiants.

Et légalement ?
Un comité d’experts de la commission européenne a discuté de l’interdiction envisagée par le Canada du bisphénol A. Il a été demandé à l’autorité européenne de sécurité des aliments, de procéder à la réévaluation de la limite autorisée du BPA à la lumière des nouvelles données canadiennes. Les conclusions de cette réévaluation précise que les normes européennes sont largement suffisantes. Dès lors, la commission européenne et les états membres n’envisagent pas de modifier la règlementation.
Publié en 2003, le rapport d’évaluation des risques de l’UE considérait les doses d’exposition humaine minimes et conduirait à une absence de risque pour les consommateurs. Mais, et les endocrinologues seraient d’accord sur ce point : « un signal extrêmement faible peut être transformé en un évènement extrêmement important ! ». A la date d’octobre 2006, la littérature scientifique comptait 176 études menées avec de faibles doses de BPA, 149 comptaient des effets nocifs.
Reach est l’acronyme anglo-saxon pour « enregistrement, évaluation et autorisation des substances chimiques dangereuses ». Mais Reach est aussi une proposition autour de laquelle se concentre une lutte d’influence probablement encore jamais égalée à l’échelon européen. Avec Reach, la charge de preuve de l’innocuité des substances chimiques passera sur les épaules de l’industrie et dans le viseur de la commission sont plus dangereuses, notamment celles risquant de s’accumuler de manière irréversible dans le corps et l’environnement ou de déclencher des perturbations hormonales. Et ça c’est une avancée, un message d’espoir.

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